Mamie Suzanne est morte

Maria 25 ans et Lucie 28 ans étaient deux sœurettes s’aimant inconditionnellement, pour le meilleur et pour le pire. Les 3 mousquetaires n’avaient qu’à bien se tenir même si elles n'étaient que deux. Une complicité à toute épreuve et une connaissance aiguisée de l'autre. Les secrets n'étaient plus des secrets.

Un vendredi après-midi, Maria vagabondait dans le royaume gargantuesque de la grande distribution, dédié à l’équipement de la maison. Quand elle répondit à son GSM*, maman lui annonçait « tout de go » que Suzanne était morte. Pendant ce temps, Lucie flemmardait sur son canapé en pensant à tout ce boulot ménager en retard et ayant cette joie à procrastiner en toute liberté… Bip … Suzanne est morte !

Maria s’était alors affalée sur un canapé en velours noir fabriqué en Chine. Elle le trouva inconfortable au possible, il aurait dû pouvoir être « enveloppant » lors de l'arrivée d'informations violentes, d'un choc ! Les yeux remplis d’eau, elle évacua le cosmos de la consommation avant que les meubles ne se mettent à flotter. Lucie, elle, s’en moquait. Son palace microscopique pouvait bien boire la tasse. Un bon bain permet toujours de regrouper le corps et l'esprit !

Suzanne dite « Grande-Mamie » aurait pu être mannequin : 1 mètre 80, élancée, fine et des mains de pianiste. Elle prenait un soin tout particulier à poser un vernis rouge sanguin...Elle était tirée à quatre épingle. So Chic ! Une grand-mère à tous points exceptionnelle !

Une parisienne pure souche, de la haute bourgeoisie. Suzanne aimait par-dessus tout Paris et Louis son amour de mari. Une femme curieuse de nouvelles découvertes, une épicurienne dans toute sa splendeur. Le vin était une religion. Elle ne loupait sous aucun prétexte le cérémonial quotidien du débouché de bouteille. Le liquide tournoyait dans son verre en cristal et elle avalait cul sec !! Une source de vie, un gage de bonne santé !

D'une élégance absolue quelle que soit la météo et son humeur du jour. Elle n’aimait pas passer inaperçu !! Lorsque Suzanne venait nous voir en province, Maria et moi priions le ciel pour qu'elle ne mette pas son  vison et sa fouine autour du cou pour aller chez Auchan ! Bien évidement nous n'y coupions jamais ! Le summum était son bonnet qui ressemblait à un renard électrocuté et figé que l'on aurait posé sur sa tête. Elle restait crédible !! Après mure réflexion nous avions décidé d'implorer le ciel pour ne pas croiser nos amies.  La connaissant, nous imaginions que cette demande était plus réaliste. Aujourd'hui, nous ferions tout pour aller faire un tour avec Suzanne et sa panoplie en fourrure, son sac de luxe, et ses gros diamants...

Maria est venue me chercher, nous souhaitions voir notre grande-mamie « éteinte » pour lui faire un dernier adieu. Nous appréhendions cette situation car nous n'avions jamais vu un corps inerte et encore moins celui d'une personne que l'on aime !

Lucie et moi ne canalisions pas très bien notre stress ! Nous étions soumises à nos émotions qui virevoltaient... Nous avions une fâcheuse tendance aux rires nerveux dans les moments les plus graves…. Une manière de tenir le choc !

Un monsieur brun, maigre et blafard est venu nous chercher. Il ressemblait au croc mort d’un vieux western. Nous frissonnions de peur. Le temps d'une connexion appuyée par un regard complice, nous absorbions une bouffée d'oxygène comme si nous n’allions plus pouvoir respirer. La porte s’ouvrit …. Nous nous sommes alors avancées je ne sais pas comment. La porte se refermant, nous voilà, Lucie et moi, avec Suzanne.

Elle était allongée sur un lit qui ressemblait à une table d'auscultation recouverte d’un drap soyeux mais ringard à souhait, d'un rose imbuvable. Timidement nous nous rapprochions de Suzanne. Nous avions vérifié qu’elle partait bien avec ses grosses bagouses. Elle était impeccable, brushing au carré comme à son habitude et maquillée parfaitement … Je n’osais pas regarder Marie, de peur de percevoir un zygomatique énervé, tant cette scène nous paraissait irréelle.  Nous avons parlé à Suzanne : quelques mots pour lui dire notre amour. Nous étions convaincues qu’elle nous entendait… enfin presque... A ces pieds se trouvait un bol d’eau bénite avec une sorte de cuillère dont on se sert pour faire des prières.

Maria pas croyante pour un sous me proposa de faire le signe de croix pour Suzanne, mais elle me sentit réticente. Nous étions alors d’un sérieux sans faille. Très concentrée, je vis ma sœur « comme avec des gestes au ralenti » lever cette cuillère d’un mouvement brusque et affirmé et faire le signe de croix, quand un jet jaillit de tout son long sur Suzanne lui mouillant le visage et laissant de grosses gouttes sur sa tenue de bal mortuaire.

Une explosion de rire jaillit de nos gorges tel un volcan en irruption ! Je me retrouvais presque à 4 pattes à gauche de Suzanne, en train de tenter de contenir mes pouffements... Lucie faisait le cochon à s’en tordre de douleur. Nous fûmes incapables de nous regarder, de nous parler ni de sortir de cette pièce de peur d’effrayer la famille.  A chaque accalmie un croisement de  regard relançait la machine. Prise de culpabilité pour notre grand-mère qui devait nous trouver très mal élevée, nous avons repris notre calme et trouvé la force de lui éponger les gouttes tout en hoquetant gloussant et larmoyant. Heureusement pour nous le fond de teint waterproof résista à cette bénédiction rock’n’roll.

Nous avons terminé cette messe par des excuses en évitant par tous les moyens de repenser à ce moment épique.

Depuis ces funérailles, Lucie est incapable de se souvenir de sa chère Suzanne sans penser à ces  grosses gouttes dégoulinantes... Ce vestige la transportera et la consolera à chaque nouveau mort qui lui sera donné de saluer.  La bénédiction a enfin trouvé un sens, mais uniquement à la sauce de sa sœurette, la grosse cuillère est ainsi devenue son alliée...  

                       Nina Solal

* GSM  : abréviation de l'anglais Global System for Mobile Communication, système global pour les communications

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