Je m ' appelle Victor

J'ai six ans et je suis le petit dernier. Un gai luron, constamment  dans les starting block, prêt à prendre le départ pour un tas d'aventures.

Je ne suis pas trop musclé, j'aimerais bien avoir des muscles plus gros que ceux de papa pour épater maman, quoique ce ne serait pas très aimable. Maman risquerait de vouloir m'épouser alors j'attends un peu. J'ai un casque châtain clair orné de mèches blondies par le soleil, un regard marron de lutin. Je suis ultra actif, j'ai une pêche d' Haribo que tous les M&M's de la terre m'envient, mais pas papi et mamie!

Incroyable le repas de jeudi dernier avec la fratrie et les cousins...Six chérubins  dotés de pouvoirs  intérieurs où l'invention carbure à plein régime. Je faisais rire l'assemblée : un petit pois par terre, une boulette en l'air, une imitation de mon super héros préféré de « Kung Fu Panda » debout sur la chaise pliante...pendant que papi et mamie couraient pour nous rapporter le poulet frites ! Indiscipliné au possible et agitant les autres petits invités, je poussais les limites de ma grand-mère qui me jugeait trop perturbé. Me suis retrouvé cloué dans la chambre entre le mur couvert de tableaux bizarres et le lit qui me semblait être aussi grand qu'un stade de foot! Je me demandais pourquoi ils avaient besoin d'autant de place pour dormir.

J'ai bien perçu la culpabilité de Mamie au moment de me punir. Fier comme un coq, je n'ai pas voulu la rassurer. J'en ai remis une louche en lui jetant un regard de cooker «professionnel» très très malheureux. Entre nous, j'attendais ce moment, je ne pouvais plus me calmer, j'avais tellement d'énergie. A six ans on ne peut pas tout maîtriser, il parait que je vais me détendre avec l'âge! Je crois que c'est un mensonge d'adulte, rien qu'à les observer on voit bien qu'ils sont hyper relaxe...

A table sans moi, le silence prenait tout l'espace, à s'en taper une crise d'angoisse. La solidarité familiale, oui oui, a fait pencher la balance du bon côté : tous unis pour la levée de ma punition! Mon cœur était gonflé au maximum par cet élan de résistance que j'entendais derrière les murs. Je leur donnerai la moitié de mes carambars au caramel, et un pochon de billes que je n'aime pas trop pour leur montrer ma gratitude. Comme papa quand il offre des fleurs à maman, quelques roses magnifiques avec un feuillage genre mauvaise herbe au milieu. Pour ça, j'en ai conclu que remercier c'est essentiel, sans non plus faire croire qu'on est totalement sous le charme. La perfection c'est néfaste : la barre est alors trop haute. Ça met la pression et donne de mauvaises habitudes aux uns et aux autres.

La porte s'entrouvrit, je contenais ma satisfaction, j'apercevais les bouclettes de mamie permanentées au millimètre près, une coiffure impeccable. Mamie me lança : « 

C'est bon tu peux sortir et revenir à table ». Elle essayait de mesurer sa joie que lui procurait le fait de me libérer! Comme elle a connu la guerre son émotion dans ces moments-là est beaucoup plus forte.Voulant lui laisser un souvenir récent plus impérissable et joyeux que les siens, tel un acteur studio je rétorquais comme un homme : « Non mamie je ne suis pas encore calmé ». Scotchée sur place la grand-mère ! Presqu'à en perdre ses bas de contention qui lui servaient à garder des jambes de gazelles, m'avait-on informé. Muette, elle referma la porte et repartit bredouille... ma cotte de super héros était remontée d'un cran auprès de mes compatriotes.

En restant dans la chambre et au donc au coin, j'avais osé braver l'ordre. Fier de moi, je m'étais  affalé de tout mon corps de petit homme sur le lit de compétition. Puis, je m'étais mis à songer à cette grande leçon que j'avais comprise la semaine dernière, sur cette phrase que sortait souvent maman à papa : « Je ne suis pas ta bonne ! ».  J'avais remarqué que c'était dans ces moments que papa faisait comme si il avait 4 ans : il jette ses crottes de nez n'importe où, il oublie ses chaussettes un peu partout. Et en plus, il croyait que la table se mettait toute seule grâce à des pouvoirs magiques... il pense que maman reste belle sans faire d'efforts et que pour lui c'est pareil... Papa a un côté un peu « bisounours » parfois. Je m'abstiendrai de tout commentaire puéril, il me ramènerait immédiatement à l'état de mes couches culottes.

Bref dans ces moment de grâce, je ne comprenais pas toujours pourquoi maman s'énervait : papa est formidable, il préserve son âme d'enfant.  D'autant plus que j'avais constaté en menant mon enquête chez mes copains, que les autres papas eux, étaient vraiment en dessous du niveau de la mer...  Cependant je capte la supercherie de la cours des grands ! Pour la première fois ! Le "padre "en position de toute puissance, tel un roi sur son trône, était devant son ordi à envoyer des courriers d'extrême urgence : sinon la planète allait péter ! Oui,  car papa est le maître de son entreprise de communication ... Alors qu'il faisait semblant d'être important, d'un coup il osa s'adresser à moi d'un ton autoritaire pour m'infliger un rangement de chambre immédiat !!  Du délire !! Comprenant enfin maman et voyant l'injustice, je pris mon courage à deux mains, à  deux pieds, avec tous mes Playmobils derrière moi, je lui dis solennellement comme le fait maman : « papa entre hommesje ne suis pas ton bon ! », et, je suis reparti comme un adulte... le plus vite possible ! Toutefois, Papa  m'avait rappelé à l'ordre mais j'ai utilisé la technique du handicap fulgurant : je suis  devenu sourd. (Une autre tactique de grand mais n'en parlez pas trop, je serais inquiet rien qu'à l'idée que ce pouvoir ne fonctionne plus) ...

Après cet épisode, je tenais aussi à vous évoquer nos excursions à la plage avec papi, son meilleur ami le grand Roger et mes deux grandes sœurs, mais c'était moi le chef de la tribu! Le départ est  d'une précision d'affaire d'état! Euh si, parfois l'état est organisé! C'est papi qui le dit, surtout s'il y trouve son intérêt.

Mamie sortait la bassine dans le jardin pour que l'eau chauffe et le temps de notre récréation d'eau de mer. Elle est terrorisée à la vue des petits grains de sable se glissant sur son tapis persan que papi avait ramené de son grand voyage d'Amérique...L'état n'aime pas trop les mélanges il parait ! C'est moche ! On chaussait nos méduses et mettions les bobs du grand-père offerts par son comité d'entreprise! Je prenais sur moi, tout le monde en portait cela semblait normal ...  Intérieurement je suis  vert kaki délavé, je n'ose pas avouer notre honte tenace de porter ce truc, d'autant plus que papi et Roger n'avaient pas le choix non plus.... Je crois qu'ils étaient surveillés de près par la grand-mère ! Fallait mieux pas revenir avec un coup de soleil. En gros tout le monde se soumettait à l'autorité féminine pour lever le camp au plus vite. Il faut dire que personne ne mouftait de peur d'un coup d'éclat de la grand-mère...

Hop, Les épuisettes, les seaux, les goûters, .... Une artillerie lourde à déménager. Papi et Roger étaient chargés comme des mules. Je portais un seau mickey car je suis  bien élevé. Mes parents m'avaient inculqué la notion d'aide ! Le plus frustrant et pénible c'est que je marchais sans cesse en tête de file, bien à droite pour ne pas me faire écraser par les engins roulants qui puent. J'allais d'un pas alerte, bien motivé à conquérir la plage pour choper les  moussettes,  torturer les hippocampes et les faire sécher à côté de mon étoile de mer en décomposition sur la terrasse. Soudain, je me retourne, une vision d'horreur,  je voyais le troupeau familial à 200 m en train de traîner les tongs, des tortues en vacances !! Vous comprendrez bien que  nous n'avions pas de temps à perdre ! Ras le slip de bain,  j'explose ! Je jetais mon seau Mickey dans le fossé, je rougissais,  je sentais la colère s'emparer de moi et j'hurlais : « bah alors les petits vieux ça avance ou quoi ! »

En moins de deux secondes, je m'étais retrouvé moisi comme un mollusque fumé au soleil, ils  ont explosé de rire, j'en ai perdu toute mon allure. Comme un adulte, j'avais retenu mes larmes pour paraître fort. Mes sœurs n'ont pas moufté. Dans ce genre d'épreuves, elles savent que ma susceptibilité n'ést pas à titiller ... le frangin, petit mais costaud...surtout ne pas en rajouter, ça m'allait largement de voir leur rictus brimé par la raison.

Je n'ai pas dit mon dernier mot,  j'avais un secret... : Je constatais que la justice régnait toujours car j'ai été vengé de ce désaveu. En arrivant à la plage, une fois le campement opérationnel, avant que Roger et papi nous aient couru après aux quatre coins de l'étendue de sable. Une mouette a chié une énorme « bouse » sur papi et Roger.  Bah je ne m'étais pas retenu de rire. J'aurais bien aussi fait un bras d'honneur comme dans la guerre des boutons ! Toutefois, je n'étais pas prêt à supporter la sentence qui suivrait et puis je les aimais trop. Mais, j'avais bien visualisé la scène!! Ils n'étaient pas prêts de se moquer encore du petit, les mouettes étaient avec moi.  

Bon, j'arrête de méditer... Je dois libérer mamie du stress de m'avoir puni, et puis mon soda n'aura plus de bulles et j'ai faim moi ! Faudrait pas  que maman et papa me retrouvent  amaigri avec leurs peurs d'adultes, je risque  gros ... 

              Nina Solal

Copyright © ninasolal.com. Tous droits réservés à son auteur , Toute reproduction interdite.